Je ne pouvais pas laisser passer cette exposition consacrée à Matisse et à ses œuvres découpées de la fin de sa vie. Ces créations sont des chefs-d’œuvre à part entière et il m’était impossible de ne pas y emmener les enfants. J’aurais eu le sentiment de les priver d’un moment extraordinaire.
Oui, nous étions déjà à la fin de l’année. Oui, nous revenions tout juste de l’exposition Calder de la semaine précédente. Mais cette fois encore, accompagnés de nombreux parents de grande section, nous avons pris le métro avec nos petits loups et nous sommes partis découvrir cette exposition que je savais très fréquentée. Matisse attire toujours les foules, et dans ce Grand Palais sublime se tenait une exposition qui ne l’était pas moins.
Comme à chaque sortie, j’avais auparavant montré aux enfants les œuvres que j’avais photographiées lors de ma première visite. Sur l’écran de la Maison de l’Enfant, ils avaient déjà pu les observer et les découvrir. Ils arrivaient donc avec cette joie particulière de retrouver quelque chose qu’ils connaissaient déjà et qu’ils avaient hâte de chercher du regard.
Je n’ai pas suivi l’exposition dans son ordre chronologique : il y avait trop de monde et le parcours était trop long pour les enfants. Je suis allée directement vers les œuvres découpées, notamment toutes ces formes marines, ces algues magnifiques qui semblaient danser sur les murs. Elles étaient absolument sublimes et correspondaient si bien à ce que nous travaillons avec les enfants qu’ils allaient pouvoir se les approprier ensuite avec un immense plaisir.
Dans les salles 4 et 5, nous avons enfin pu nous asseoir. C’est toujours quelque chose que j’aime faire : installer les enfants devant une œuvre. Cela leur permet de prendre leur temps, d’admirer, d’observer, de s’interroger et d’habiter réellement ce qu’ils regardent.
Nous étions vingt-deux enfants assis devant ces immenses compositions, les parents restant discrètement derrière nous. Il y avait beaucoup de visiteurs autour de nous à ce moment-là, qui semblaient heureux de s’arrêter pour écouter. Ils aimaient entendre les explications mais surtout les interventions des enfants, leurs questions, leur émerveillement et cette fraîcheur extraordinaire qu’ils apportent devant les œuvres.
Nous avons expliqué comment les papiers étaient préparés : ces grandes feuilles peintes à la gouache par les assistantes de Matisse avant qu’il ne les découpe. Les enfants savaient déjà un peu de son histoire, mais nous y sommes revenus : Matisse était alors à la fin de sa vie, après une importante opération qui limitait beaucoup ses mouvements. Depuis son fauteuil, avec une longue baguette, il indiquait aux assistantes où placer les formes qu’il découpait lui-même.
Plus loin, les enfants ont découvert des images où l’on voyait Matisse avec ses grands ciseaux. Ils ont compris qu’il sculptait presque directement dans le papier peint. J’aime beaucoup cette idée : il ne cherchait pas la perfection. Souvent, vouloir trop bien faire enlève quelque chose de vivant.
Il avançait porté par le plaisir, par son instinct et par son extraordinaire sens des couleurs. Et ce qui a fasciné les enfants, c’est qu’il ne jetait rien. Toutes les chutes étaient conservées. Les morceaux tombés lors des découpages devenaient eux aussi des formes nouvelles. Elles pouvaient créer un cadre, devenir une autre image, faire apparaître quelque chose qu’il n’avait pas prévu.
Les enfants ont adoré cette idée. Découvrir que l’inattendu peut s’avérer beau les a véritablement enchantés. Ils observaient avec attention et chacun pouvait ensuite dire quelle œuvre il préférait.
Puis nous avons traversé la salle consacrée à Jazz, en attendant qu’il y ait un peu moins de monde. Cette salle ronde était merveilleuse. Les œuvres semblaient vibrer avec la musique de jazz qui nous enveloppait doucement. Chaque composition était différente : certaines évoquaient le cirque, d’autres des univers imaginaires, mais toutes semblaient danser sous nos yeux.
Les enfants étaient émerveillés.
Nous avons ensuite découvert les grandes œuvres inspirées des souvenirs d’Océanie, où la mer et le ciel semblaient envahir l’espace. Puis nous avons poursuivi avec les vitraux de Saint-Paul-de-Vence, leurs préparations, les dessins, les vêtements liturgiques qu’il avait également imaginés.
Et puis vint la fin de l’exposition, absolument sublime : ces immenses compositions où éclatent partout couleurs et formes. Les enfants trouvaient des mots magnifiques :
— « On dirait un feu d’artifice. »
— « Une explosion de fleurs ! »
— « C’est tellement gai ! »
— « On aimerait les emporter chez nous pour se réveiller avec cette joie autour de nous. »
J’ai trouvé cela bouleversant.
Leur émotion, leur enthousiasme, leur bonheur étaient si sincères.
Les derniers Nus bleus les ont beaucoup touchés également, ainsi que la grande silhouette féminine découpée en bleu et la Tristesse du Roi qui marquent un retour plus évident à la figure humaine et qui sont peut-être les plus grands-chefs d’œuvre découpés de Matisse.
Cette exposition était une véritable explosion de joie et de lumière. Pourtant, dehors, le ciel n’était pas très beau ce jour-là. Mais finalement cela n’avait aucune importance, parce que la lumière était partout ailleurs : dans les œuvres, dans les regards des enfants, dans celui des parents aussi qui étaient complètement emballés.
Nous avons pris des photos des enfants assis devant les œuvres et reçu un merveilleux compliment de visiteurs qui nous avaient suivis tout au long du parcours :
« C’est tellement beau de voir des enfants passionnés, ils savent de quoi ils parlent. »
Au moment des vitraux, certains faisaient déjà des liens :
« Mais oui, on avait vu quelque chose comme ça avec Claire Tabouret au Grand Palais ! »
Pour moi, ce fut un immense bonheur. Voir qu’ils tissent eux-mêmes des passerelles entre les artistes, les œuvres, les découvertes, qu’ils construisent peu à peu une véritable culture artistique.
Cette année, nous avons énormément découvert. Les expositions étaient si riches que je n’ai jamais résisté à l’envie de leur offrir ces moments-là.
Nous sommes finalement repartis sans une seule goutte de pluie. Léonie avait même pensé à apporter de petits gobelets et quelques gâteaux. Au sous-sol du Grand Palais, près des grandes caisses où nous avions laissé nos vêtements, nous avons improvisé un petit goûter.
Quelle jolie façon de terminer : mêler le goût des gâteaux au goût de la peinture.
Une merveilleuse journée, une merveilleuse exposition, une merveilleuse fois encore.


























































